Santé

Perdre son père à 20 ans: est-ce que le deuil devient un luxe?

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Balado Elles sont Mélissa Bédard part à la rencontre de personnes au parcours atypiques.

La vingtaine est une période charnière de la vie: on y fait souvent nos premières expériences professionnelles et personnelles, on étudie pour trouver l’emploi de nos rêves, on amasse assez d’argent pour être en appartement ou s'acheter une voiture, on part en voyage sans nos parents et on pense même à fonder une famille.

À travers tout ça, c'est à se demander si à 20 ou 25 ans on peut prendre le temps de se poser si un événement secoue notre vie.

La pression de performance prend parfois le dessus sur la santé mentale, surtout chez les jeunes, et cette réalité frappe même dans un contexte tragique. 

Dans le cadre de la journée Bell Cause pour la cause, on vous présente les témoignages de Marie-Soleil et Raphaël, deux jeunes adultes dans la vingtaine qui ont perdu leur père et qui ont un rapport différent avec la pression.

«La vie continue»

Lorsque le père de Marie-Soleil est décédé en décembre 2023, elle avait seulement 22 ans et venait de terminer son baccalauréat en journalisme. Elle habitait encore chez ses parents et avait commencé son premier vrai travail d’adulte à temps plein. La jeune femme était alors à un tournant majeur de sa vie. 

«‘‘La vie continue’’ est une phrase que j’ai entendue à de nombreuses reprises après le décès de mon père», révèle-t-elle.

Marie-Soleil raconte qu’elle a souvent eu l’impression que cette phrase était dite pour lui faire penser plus rapidement à la suite de sa vie, et pour qu’elle ne s’apitoie pas sur son sort.

«Je commençais à peine à voler de mes propres ailes vers cette vie d’adulte dont mon père avait lui-même toujours rêvé pour moi», mentionne-t-elle.

Deuil Deuil (Kinga Krzeminska/Kinga Krzeminska/Getty Images)

De son côté, Raphaël, qui a perdu son père à l’âge de 21 ans, souligne qu’il tombe chaque jour sur des publications ayant pour titre: quel salaire devrais-tu faire selon ton âge, combien devrais-tu avoir économisé, manges-tu assez sainement? 

Ces dernières le contraignent: est-il rendu assez loin? Pourtant…

«Mon père, à 48 ans, en a eu assez de cette pression. De la pression qu’il s’était lui-même infligée. Il en est mort. Il a mis fin à ses jours par choix, parce qu’il se sentait pressé comme un citron et bouleversé par le rythme de la vie.»

C’est ce «triste exemple» qui lui a démontré que, de s’en mettre trop sur les épaules, ça pouvait nous rendre malade. «Et si plutôt j’étais là où je suis, maintenant, selon mon envie?», se questionne-t-il.

Toujours plus loin, malgré tout

Bien que la tristesse de Marie-Soleil ait été immense après le décès de son père, elle admet s’être imposée une certaine pression pour vivre son deuil plus rapidement. «Je n’arrêtais pas de me dire qu’il aurait voulu que je recommence mes activités quotidiennes et mon travail dès que possible», ajoute-t-elle. 

Marie-Soleil avait peur de manquer trop d’événements et d’opportunités durant son deuil. «Je ne voulais pas être ‘‘celle qui reste chez elle depuis que son père est mort et qui n’arrête pas de pleurer’’ pendant que mes amis profitaient du début de leur vingtaine comme s’il n’y avait pas de lendemain», précise-t-elle.  

Quelques années plus tard, elle réalise qu’elle aurait préféré vivre ce deuil à son rythme et non au rythme des autres autour d’elle. «Et surtout, j’aurais préféré avoir la force d’exprimer mes émotions sans peur du jugement et sans pression», soulève-t-elle. 

Depuis les événements, Raphaël consulte une psychologue dans le but de faire le ménage dans ses idées: «En consultant, s’est venu réveiller autre chose, ajoute le jeune homme. C’est étrange parce que, même en m’offrant le pire drame de ma vie, mon père m'a appris quelque chose d’important. Parler, que ce soit à un professionnel, à un ami ou à un proche, c’est se donner une chance d’être compris dans sa détresse.»

Une épreuve qui bouleverse, et qui transforme

Deux ans plus tard, elle réalise que sa mère a finalement été la personne la plus forte au moment de traverser ce deuil.

Raphaël souligne que, alors que son père s’est enlevé la vie, sa mère se battait contre un cancer: «Elle devait subir une tonne de traitements pour guérir. Des traitements que mon père a décidé de ne pas prendre pour s’en sortir: ‘‘J'avais besoin d'aide et je n'ai pas su le nommer.’’ Il n'a pas su nous le nommer, mais il a su nous l'écrire.»

Il souhaite ainsi à sa génération de se donner le droit de respirer, d’échouer, de se relever et de s’arrêter. «Plus facile à dire qu’à faire n’est-ce pas? J’avoue que je n’y arrive pas encore vraiment. Ça viendra sans doute… sans pression», conclut-il.

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