Il y a 10 ans, déjà, je m’apprêtais à partir pour une année sur l’eau, en famille, à bord de notre voilier PerlaVII. Maintenant que le temps a passé, je me demande parfois comment on a réussi, mon conjoint et moi, à atteindre ce grand rêve, alors qu’à l’origine de cette idée, on n’avait aucune expérience de navigation et pas davantage d’argent que la majorité des gens dans la jeune vingtaine. Le temps a été notre allié, mais surtout la force du rêve.
Voici comment j’ai réussi à partir et à vivre un an sur un voilier avec ma famille.
J’ai grandi dans une famille avec un discours où tout est possible
J’ai d’abord eu la chance d’être élevée par des parents qui tenaient un discours comme quoi tout est possible. Il fallait y mettre les efforts, la persévérance, planifier, s’organiser… mais aucun rêve n’était trop grand.
Je me suis mise à rêver
Dès l’adolescence, je me suis mise à rêver de partir pour un voyage au long cours. Je ne savais pas où aller ni pourquoi, mais j’avais envie de dépasser la notion de l’escapade de quelques jours que je trouvais déjà tellement extraordinaire.
Le moment idéal semblait cependant difficile à cerner: terminer d’abord mes études, économiser assez d’argent pour avoir un bon coussin financier, ne pas dire non à un emploi intéressant, etc. Bref, devenue une jeune adulte, j’entrevoyais difficilement le moment où je pourrais partir pour plusieurs mois. Je gardais tout de même le cap sur mon rêve et je conservais le même discours: je partirais pour un an, un jour ou l’autre.
Alors, dès mes premiers emplois étudiants, j’ai économisé pour mes études, mais aussi dans l’objectif de voyager. Mes priorités étaient claires et j’ai souvent calculé qu’en évitant de m’acheter un café ici et là, j’économisais assez d’argent pour m’acheter un billet d’avion à la fin de l’année. Très jeune, je me suis mise à évaluer la valeur de mes dépenses en fonction du bonheur que celle-ci me procurait. Un souper avec mes amies de fille: dépense justifiée étant donné le moment qui en valait la peine; dépenser pour un repas sur le pouce: dépense inutile, car aucun bonheur n’y était associé.
J’ai rencontré un amoureux qui avait envie d’embarquer dans mon rêve
Au début de ma vingtaine, j’ai rencontré celui qui deviendrait mon amoureux et le père de mes enfants. Rapidement, je lui ai parlé de mon rêve et étonnamment, il m’a dit: pourquoi pas!
Il était prêt à partir pour une longue période… mais en voilier. Ah bon?! Ce n’était pas un navigateur, il aimait simplement l’image qu’imposait l’univers de la voile. De plus, puisqu’on souhaitait avoir des enfants, il trouvait que c’était le moyen idéal de voyager en famille, soit en ayant notre maison avec nous en tout temps.

J’ai accepté que mon rêve bifurque
Cette idée était intéressante, mais rendait la réalisation de mon rêve encore plus complexe. Toutefois, comme on était maintenant deux à embarquer dans l’aventure, et que la prémisse, soit de faire un voyage au long cours, demeurait intacte, j’ai laissé mon rêve bifurquer. Après tout, c’était encore plus motivant d’avancer à deux dans la même direction, avec le même objectif.
J’ai arrêté le rêve dans le temps
On amorçait notre vie de jeunes adultes, et on avait des emplois qu’on adorait. On n’était pas pressés.
On souhaitait expérimenter différents types de voyages, fonder une famille, avoir notre maison. Je ne voulais pas, pour autant, que la vie engloutisse mon rêve. On s’est alors dit qu’à 35 ans, on partirait, peu importe ce que les années à venir nous réservaient.
Cela nous donnait plus de 10 ans pour parfaire notre rêve, apprendre la navigation, et économiser pour acheter le voilier qui nous permettrait de vivre sur l’eau pendant un an.
J’ai économisé
Dès ce moment, on a commencé à économiser. Chaque mois, un montant était mis de côté pour atteindre notre objectif, fixé pour dans 10 ans, d’acheter un voilier et partir un an sur l’eau.
Toutes nos décisions se sont modulées en fonction de notre rêve et des économies nécessaires pour l’atteindre. On a acheté une petite maison des années 70, on a conservé nos voitures longtemps et on ne faisait pas de dépenses superflues, sans pour autant avoir l’impression de se priver de quoi que ce soit. On savait précisément où l’on souhaitait mettre notre argent et on éprouvait autant de plaisir (et même plus) à pique-niquer au sommet d’une montagne qu’à manger au restaurant.
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J’ai approfondi mes connaissances sur l’univers de la voile
Pendant cette même période, nos lectures se sont concentrées sur des récits de voyage à voile, et le rêve s’est amplifié. Nos sorties de couple sont devenues des conférences de navigateurs, des cours de navigation, des initiations à la voile sur l’eau.
J’ai transformé mon rêve en projet et j’ai accepté qu’il se modifie
Petit à petit, le rêve devenait un projet, il se précisait aussi. Les grandes lignes se dessinaient en fonction du temps qu’on avait, soit un an, et de notre budget.
De manière logique, le voyage le plus réaliste semblait être l’intracostal, du lac Champlain, jusqu’aux Bahamas.
Je me souviens avoir d’abord été déçue que le voyage se résume uniquement à ce passage, moi qui rêvais de parcourir le monde. En approfondissant mes lectures, en laissant mijoter ce projet, j’ai pris conscience que «parcourir le monde» pouvait avoir de nombreuses significations. Avancer lentement avait bien d’autres avantages. Le voyage au long cours dépasse la notion de la distance parcourue.
J’ai conservé le cap sur mon rêve
En l’espace de 6 ans, on est devenu une famille de 6. Ce n’était pas dans le plan initial. Les grossesses se sont enchainées avec bonheur, mais tout à coup, on a pris conscience que le temps s’était accéléré.
On s’est rappelé l’objectif: partir, peu importe ce que la vie nous réservait. Alors, lorsque notre 4e petite fille s’est ajoutée à l’équipage, on s’est dit qu’il fallait faire le saut maintenant… sinon, ça risquait d’être jamais.
Les doutes ont surgi de partout. Chez les autres, mais aussi en nous. Pouvions-nous dépenser tant d’argent pour un voilier, alors qu’on ne savait même pas naviguer, qu’on ne savait même pas si on aimait vivre sur l’eau? Avec des enfants, des bébés, en plus?
On a fait un premier pas: acheter un petit voilier
On a pris la décision d’acheter un tout petit voilier, un 25 pieds, ce qui avait un impact financier moindre. Ainsi, on pouvait faire nos classes et vérifier si l’on aimait vivre sur l’eau, tous les 6.

Cela a été incontestablement la meilleure décision pour nous. La simple visite de (très!) nombreux voiliers nous a permis de rencontrer des gens inspirants, entre autres, une petite famille qui s’apprêtait à partir pour un an. Cette rencontre a été cruciale pour mon cœur de mère. J’ai compris que c’était possible, même avec de jeunes enfants.
Une fois à bord de notre petit voilier, même si c’était souvent le chaos avec 4 enfants de 6 ans et moins, on a pu apprivoiser le monde de la voile, en plus de rencontrer d’autres navigateurs et navigatrices. Lorsqu’on souhaite réaliser un rêve, ces rencontres sont cruciales. Elles nous permettent de nous entourer des gens d’expérience qui sont les mieux placés pour nous conseiller. Mais surtout, elles nous permettent de nous entourer d’autres rêveurs, de partager nos rêves et de comprendre qu’il est possible de les concrétiser.
Lors d’un de nos premiers weekends sur l’eau, un ami navigateur nous a dit: vous voyez tous ces gens sur la plage, ils rêvent d’être sur l’eau. Peu importe la grosseur et l’âge de votre bateau, vous faites dorénavant partie de ceux qui ont osé, qui ont fait un pas vers l’autre côté. En fait, c’est tout ce qui compte: faire un pas.

On a acheté le voilier pour réaliser notre rêve
Après quelques étés sur le lac Champlain, on avait maintenant davantage de connaissances pour choisir le bon voilier qui conviendrait à notre périple d’un an et à notre famille.
Des voiliers, il y en a de toutes sortes, et de tous les prix. On avait des critères précis et un budget limité. On a donc vérifié tous les voiliers qui étaient à vendre en fonction de notre budget. On a fait, encore une fois, de nombreuses visites, toujours avec nos filles qui parfois doutaient elles aussi qu’on atteindrait notre rêve.
Enfin, on a trouvé le voilier qui pourrait nous accompagner dans notre périple. Loin d’être parfait, mais totalement parfait pour nous.

J’ai accepté les doutes
Tout n’a pas été simple et facile. J’ai avancé doucement dans cette aventure, car les craintes, les questionnements et les doutes étaient nombreux. Néanmoins, chaque début et fin de journée nous confirmaient qu’on avait envie de vivre ainsi.
Malgré les difficultés, les conflits et le mauvais temps qui pouvaient surgir à l’improviste, on intégrait que le beau temps, lui, revient toujours, au propre comme au figuré, nous confirmant qu’on avançait dans la bonne direction.

Le temps d’un été, on a amadoué ce nouveau voilier. La liste des choses à faire était encore bien longue avant notre départ l’année suivante, mais tranquillement, on approchait de la ligne du départ.
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J’ai préparé la scolarisation pour 4 enfants
Pendant les longs mois d’hiver, il restait beaucoup à faire avant d’entamer un périple d’un an en famille. Parmi la longue liste de choses à prévoir, un dossier crucial était la scolarisation des enfants. Encore une fois, j’ai fait du défrichage, choisi les cahiers pédagogiques pour les différentes matières et les différents niveaux scolaires, prévu toutes sortes d’activités pédagogiques, rencontré les enseignants et directions d’école.
Un des avantages d’avoir plusieurs enfants est que l’on connait relativement bien le cursus scolaire. De plus, comme on savait que l’on partait pour un an, dès que notre ainée est entrée à l’école, j’ai pu ramasser du matériel et avoir de nombreuses discussions avec plusieurs enseignantes à travers les années.
Il n’y avait que pour l’ainée qu’on faisait face à de la nouvelle matière, mais avec le matériel pédagogique, j’étais confiante.
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On s’est lancés
Après des mois intenses de travail pour préparer le bateau, en particulier par mon amoureux, il restait, enfin, à se lancer. Car, les embuches ne s’arrêtent pas, même si on focalise sur notre rêve. Les défis ont été nombreux jusqu’au jour du départ.
Même lorsqu’on a quitté le quai, on a douté qu’on réussisse à partir. Le niveau de l’eau était exceptionnellement bas cette année-là, on craignait de rester enlisé dans le chenal de la marina.
Dès qu’on a réussi à sortir du petit canal, et qu’on s’est retrouvés dans la rivière Richelieu, une sensation incroyable m’a traversé le corps. Alors qu’un cri de joie sortait de ma bouche, je prenais pleinement conscience du moment: on y était.

On était juste à côté de Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix, à deux minutes de notre quai. Mais, c’était clair. Maintenant qu’on était partis, plus rien ne nous empêcherait d’atteindre notre rêve: vivre un an sur l’eau en famille.
On a accepté les défis quotidiens
Et voilà, j’atteignais enfin ce rêve qui avait germé en moi il y a si longtemps. Après toutes ces années, et toute cette planification, j’étais si heureuse d’avoir franchi la ligne de départ. J’étais toutefois pleinement consciente qu’atteindre mon rêve ne signifiait pas pour autant que le quotidien serait facile. Toutes ces années de planification avaient servi à nous préparer psychologiquement.

On plongeait à fond dans cette aventure en sachant qu’elle serait ponctuée de hauts et de bas. Ce qui a été le cas. Mais, cette aventure avait été rêvée depuis si longtemps, nos filles étaient nées à travers ce rêve, elles avaient toujours su qu’elles vivraient un an sur l’eau; que chaque défi rencontré ne nous ébranlait pas.
Bien sûr, on a eu peur, par moment; on s’est demandé ce que l’on faisait là d’autres fois, mais les moments magiques ressurgissaient et nous confirmaient qu’on avait bien fait d’avancer vers notre rêve avec confiance.

On a navigué ainsi du lac Champlain jusqu’aux Bahamas, où l’on a sillonné les iles désertes, plongé en admirant les centaines de poissons, les tortues ici et là, et même une famille de dauphins.


On a mangé le poisson qu’on a pêché, les langoustines attrapées au harpon… On a quitté les eaux bleues incroyables pour refaire la navigation dans l’autre sens afin de revenir jusqu’au lac Champlain.

On a affronté les difficultés du retour, en se questionnant sur le «pourquoi du retour», mais surtout sur le «pourquoi les gens osent si peu»?
Pour nous, ç’a toujours été une évidence. Je me considère d’ailleurs chanceuse d’avoir eu cet appel clair, celui du voyage, et d’y avoir cru. J’ai structuré ma vie en conséquence, sans me laisser envahir par le discours de consommation de notre société, sans me laisser atteindre par le discours de ceux et celles qui croient que c’est impossible de réaliser nos rêves.
Réaliser un rêve, une histoire de chance ou non?

Il n’y a pas de formule magique pour réaliser un rêve. Toutefois, différentes circonstances en favorisent la réalisation. On croit souvent à tort qu’il s’agit d’une question d’argent. Pourtant, les gens qui réalisent leurs rêves ne sont pas nécessairement fortunés, loin de là.
On nous a aussi souvent répété qu’on était chanceux. Pourtant, la chance a très peu à voir avec la réalisation d’un rêve mis à part pour ces deux éléments: j’ai effectivement eu la chance de grandir dans une famille qui tenait un discours comme quoi tout était possible et j’ai ensuite eu la chance de rencontrer un amoureux qui a eu envie d’embarquer dans mon rêve.
Ces deux facteurs ont indéniablement favorisé l’aboutissement de mon rêve. Cependant, même sans ces deux variables, je crois que la réalisation d’un rêve est à la portée de tous et toutes. L’élément le plus important consiste… à rêver! Ensuite, un autre élément essentiel est de se mettre dans l’action, tout en acceptant que notre rêve puisse bifurquer et que l’atteinte de nos objectifs puisse prendre du temps. Un pas à la fois.
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