J’adore prendre des photos. Dès l’âge de 9-10 ans, j’ai eu mon propre appareil et depuis, j’ai toujours aimé figer certains moments dans le temps et capturer l’image des beautés qui m’entourent. Pourtant, mon rapport à l’image s’est modifié. J’ai connu l’époque des appareils-photo argentiques. J’ai effectué mes premiers voyages à l’âge de 18-19 ans en partant avec quelques films 35 mm dans mes bagages. Un 36 poses par semaine… parfois un peu plus. 36 poses pour une semaine! Vous y pensez.
Lorsque je prenais une photo, je prenais le temps de bien réfléchir avant d’appuyer sur le déclencheur. Parfois, je tournais autour d’un monument et j’avais la réflexion… «oh, la photo aurait été plus belle à partir de ce point de vue.» Mais, j’avais déjà pris une photo. Trop tard!
Lors de l’arrivée du numérique, j’ai résisté durant un certain temps. La qualité n’était pas la même. Le rendu non plus. Mais, en l’espace de quelques années, les appareils numériques sont venus remplacer mon fidèle appareil Nikon argentique… et rapidement, mon cellulaire a remplacé mon appareil-photo.
J’ai dorénavant toujours avec moi le nécessaire pour photographier. Eh oui, il suffit de sortir mon cellulaire et de capter ce qui m’entoure… une fois, deux fois… et même plus.
J’observe autour de moi et je suis loin d’être la seule. Mais, pourquoi prenons-nous toutes ces images? Que faisons-nous avec elles? Mais, surtout, prenons-nous trop de photos?
Pourquoi prend-on des photos?
On a tous et toutes nos raisons personnelles de prendre des photos. Certains les partagent, d’autres les gardent pour soi, mais des points communs se dégagent de tous les adeptes de photos.
Parce que c’est facile

On prend des photos d’abord et avant tout parce que c’est accessible. Dorénavant, on a tous avec nous et en tout temps le nécessaire afin de photographier ce qui nous entoure.
On prend donc en photo les beaux paysages, les moments amusants, les aberrations, en fait, tout ce qui représente notre quotidien.
Pour que ça existe
Avec l’avènement des cellulaires et la facilité de prendre des photos, celles-ci sont devenues la norme. Ce qui est photographié existe… et à l’inverse, si l’on ne capte pas une scène, on a l’impression qu’elle ne s’est jamais produite.
Les applications comme Strava accentuent cet effet. On doit enregistrer tout ce que l’on fait pour que cela soit comptabilisé.
Les réseaux sociaux créent également le même sentiment. En partageant des images, on rend notre réalité… réelle et concrète.
On finit donc par associer la photo, ou l’enregistrement, à notre réalité et à celle des autres. Sans photos, il semble qu’on n’ait plus de vie.
Pour rendre le moment plus spécial
Le fait de photographier transforme le moment et le rend encore plus spécial. En fait, lorsqu’on photographie, on observe différemment. On cherche un angle, on crée et on vit plus intensément une scène qui à la base semblait plutôt banale.
Pour se souvenir
Enfin, on photographie pour se souvenir d’un moment, car une simple image a le pouvoir d’éveiller de nombreux souvenirs. Mais, pour se souvenir, encore faut-il prendre le temps de regarder nos photos.

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Qu’en disent les études?
Plusieurs études se sont penchées sur le phénomène de la photographie. Cette habitude semble modifier notre plaisir, notre mémoire et même notre identité.
La photographie contribue à augmenter le plaisir

Dans une série de 9 expériences publiées dans Journal of Personality and Social Psychology, des chercheurs et chercheuses ont comparé des individus qui prenaient des photos pendant une activité et d’autres non. Ceux et celles qui photographiaient ont mentionné avoir apprécié leur moment. Leurs réponses démontraient également qu’ils avaient davantage observé les détails.
Prendre une photo nous oblige à cadrer, à choisir, à regarder mieux. Il s’agit là de facteurs qui favorisent l’engagement dans une activité. Plus on est engagé dans une expérience, plus on risque d’en retirer du plaisir. En fait, en photographiant, on s’implique, on ne peut rester indifférent et indifférente.
Ils en arrivent donc à la conclusion que prendre des photos peut accroitre le plaisir lors d’une expérience positive puisque cela contribue à augmenter l’engagement.
La photographie permet de réactiver la mémoire

Les photos ne servent pas uniquement à revoir une image, elles permettent de réactiver tout un contexte émotionnel. Du point de vue des neurosciences, la mémoire n’est pas un enregistrement fixe, elle est plutôt reconstructive. Ce qui signifie que chaque souvenir se reconstruit à partir d’indices et les photos en contiennent plusieurs. On a tous et toute vécu cette expérience de revoir une photo de notre passé et soudainement se rappeler l’entièreté de la scène qui se vivait au même instant. C’est fascinant comme une simple image peut éveiller un moment de notre passé qui semblait enfoui à jamais.
La photographie joue un rôle dans le développement de l’identité

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, prendre des photos n’a rien de superficiel. Ce geste permettrait même de développer notre identité. Nos images numériques nous définissent et aident à nous situer par rapport à autrui.
De plus, les expériences publiées dans le Journal of Personality and Social Psychology ont démontré qu’alterner les photos à la première et à la troisième personne nourrit l’engagement et le récit de soi.
Nos photos alimentent notre histoire et deviennent notre réalité. Nos photos en viennent à incarner qui l’on est.
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L’effet pervers des photographies
On peut oublier plus facilement
Étrangement, alors que les photos peuvent servir à réveiller une panoplie de souvenirs, des recherches démontrent à l’inverse qu’elles peuvent nuire à la mémorisation.
Une étude réalisée en 2017 par l’université de Fairfield au Connecticut a fait l’expérience d’envoyer un premier groupe dans un musée qui devait prendre des photos d’objets précis. Le second devait uniquement observer. On a alors remarqué que les personnes qui observaient se rappelaient davantage ce qu’elles avaient vu. À l’inverse, celles qui devaient prendre des photos d’objets précis les avaient moins mémorisés.
Dans certains contextes, prendre des photos pourrait donc avoir un impact négatif sur la mémoire. C’est comme si notre cerveau recevait le signal qu’il n’a pas besoin de mettre de l’énergie pour se souvenir de cet instant.
On ne profite pas du moment présent

À vouloir tout photographier, on oublie parfois de profiter de l’instant. Ceux et celles qui souhaitent tout prendre en photo ou qui privilégient le cliché parfait passent à côté de moments précieux. Il faut donc s’assurer de ne pas basculer dans les extrêmes.
On se retrouve devant une surabondance d’images

On ne prend plus le temps de regarder nos photos, car on se retrouve devant une surabondance d’images. Le tri devient presque impossible à faire et on laisse tout simplement tomber l’idée d’imprimer quelques clichés, alors qu’initialement ces images devaient contribuer à conserver des parcelles du passé.
On crée une surcharge numérique dommageable pour la planète
Dès que les photos sont sauvegardées sur le fameux «nuage», partagées en ligne ou sur les réseaux sociaux, elles sont en réalité hébergées dans les centres de données. Ceux-ci consomment énormément d’électricité pour alimenter et refroidir les serveurs de stockage. De plus, la demande étant de plus en plus forte, de nouveaux centres de données doivent sans cesse être construits, détruisant des habitats et consommant toujours plus d’électricité.
Bela Loto, une conférencière, formatrice et experte reconnue dans le domaine du numérique responsable mentionne sur TF1 Info «Il y a un effet rebond dans le fait de faire des photos, de les stocker, parce qu’on a accès à une espèce de buffet à volonté. On ne fait pas attention au stockage, puisque c’est gratuit. C’est comme si on avait un grand grenier illimité où l’on pouvait stocker tout ce dont on n’a plus besoin, où on laisse une grande partie de nos données par paresse, parce qu’on ne sait plus qu’elles sont là. (…) Imaginons que l’on stocke ou partage quelques gigas de photos par personne. On est plus de quatre milliards d’internautes, voire plus dans le monde. C’est donc quelques gigas multipliés par quatre milliards chaque fois que l’on stocke ou partage des clichés".
Pourtant, ces données, stockées sans que l’on s’en rende compte, trop souvent oubliées, demandent des équipements et de l’énergie pour les préserver. À cette réalité dommageable pour l’environnement s’ajoute l’impact écologique de la fabrication des cellulaires. Il est donc impératif d’avoir une réflexion chaque fois que l’on pèse sur le déclencheur et chaque fois qu’on a envie de changer de cellulaire afin que nos photos soient encore de plus grande qualité.

Que fait-on avec toutes ces images?
Peu d’étude existe par rapport à l’utilisation que les gens font de leurs photos. Mais, l’une d’entre d’elles, publiée en avril 2026 et effectuée par Popsa, démontre que 7 photos sur 10 ne sont jamais consultées. Ce sont beaucoup d’images qui s’accumulent sans raison et qui, en plus, utilisent énormément d’espaces de stockage.
De mon côté, auparavant, je prenais le temps de trier mes photos, d’en effacer et d’en sélectionner pour les faire imprimer. Depuis quelques années, j’ose dire que j’ai perdu le contrôle. Trop de photos, et trop de photos que j’aime. Elles ont tout un petit quelque chose. Comment choisir? Je n’y arrive plus, alors j’ai cessé d’imprimer mes photos. Je regarde mes albums photo du passé qui pouvaient contenir plusieurs années de ma vie. Comment pourrais-je revenir à prendre un nombre décent de photos? Malgré tout, je continue à regarder régulièrement mes photos sur mon cellulaire et sur mon ordinateur, tout en tentant de faire un tri par la même occasion.
Alors, prenons-nous trop de photos?
Bien que les photos puissent contribuer au plaisir et qu’elles éveillent de nombreux souvenirs, si l’on n’arrive plus à faire le tri, cela signifie probablement que l’on prend trop de photos. D’ailleurs, près de 50% des gens vivraient un stress par rapport à l’accumulation de leurs photos.
Il faut revoir notre rapport à la photographie, prendre davantage notre temps avant de peser sur le déclencheur et éviter de peser plusieurs fois pour une même scène. Car, si on est nombreux et nombreuses à connaitre une surcharge d’images, les plus jeunes, qui sont ceux qui photographient le plus au quotidien, accumuleront une quantité phénoménale de clichés s’ils ne changent pas leurs habitudes, dès maintenant.
Alors, on essaie d’y penser la prochaine fois où l’on s’apprêtera à photographier une scène, un paysage, ou un objet.
Sources: Prendre des photos a un impact négatif sur la mémoire|futurascience; https://www.tf1info.fr/societe/quelle-est-la-place-de-la-photo-dans-votre-quotidien-une-etude-repond-2438852.html; How taking photos increases enjoyment of experiences - PubMed; https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/video-focus-impact-ecologique-a-quel-point-les-photos-de-nos-smartphones-polluent-elles-la-planete-2281339.html; Does taking multiple photos lead to a photo-taking-impairment effect? - PMC; The Memory Economy: 2026 Photo Trends Report |Popsa