Au fil des 38 saisons des Simpson, les épisodes spéciaux d’Halloween intitulés Treehouse of Horror ont toujours offert aux téléspectateurs des histoires autonomes empreintes de frissons et de surnaturel. Dimanche, la série a toutefois réservé une surprise de taille en ramenant à la vie un personnage emblématique: Apu, le sympathique propriétaire du Kwik-E-Mart, qui n’avait pratiquement plus prononcé un mot à Springfield depuis près de dix ans.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Apu et son épouse, Manjula, sont de retour au cœur d’une intrigue importante, et sont désormais interprétés par de véritables acteurs indo-américains: Sunil Malhotra, vétéran du doublage, et Janina Gavankar (The Morning Show).
«Ramener Apu donne l’impression de se réapproprier le personnage. C’est véritablement son retour à la maison», ont écrit Malhotra et Gavankar dans une publication commune sur Instagram dimanche.
Le retour discret d’Apu constitue un revirement remarquable après des années de débats sur la manière dont le personnage représentait, pour certains Américains d’origine sud-asiatique, un stéréotype blessant. À la suite du documentaire du comédien Hari Kondabolu, The Problem With Apu (2017), le personnage avait pratiquement disparu de l’écran.

Le documentaire qui a changé le destin du personnage
Dans The Problem With Apu, Kondabolu, qui se décrit lui-même comme un admirateur de la série, tente de comprendre son malaise face au personnage. Il y rencontre plusieurs célébrités d’origine sud-asiatique, notamment Kal Penn, Utkarsh Ambudkar et Hasan Minhaj, qui racontent avoir été intimidées durant leur jeunesse et avoir été traitées d’«Apu» comme d’une insulte.
Selon eux, le fait qu’Apu soit doublé par Hank Azaria, un acteur blanc, renforçait l’impression qu’il n’était qu’une caricature.
Pour Bhoomi Thakore, professeure adjointe de sociologie à l’Université du Connecticut, le personnage d’Apu Nahasapeemapetilon Jr. incarnait «l’étranger perpétuel», quelqu’un qui représente les Indiens aux États-Unis à travers un seul archétype: propriétaire d’un dépanneur, immigrant récent, doté d’un fort accent et limité dans son identité américaine. Mme Thakore souligne également que le documentaire de Kondabolu a mis en lumière le fait qu’au moment de son apparition, en 1990, Apu était souvent la seule représentation indienne que connaissait le grand public.
Après la sortie du documentaire, Azaria a abandonné le rôle, tout en continuant à prêter sa voix à d’autres personnages des Simpson. Apu, quant à lui, est resté silencieux, apparaissant seulement à l’arrière-plan.
Kondabolu n’a jamais demandé l’annulation du personnage. Lundi, il a au contraire salué la décision des producteurs des Simpson de trouver «une solution intelligente à toute cette histoire» en embauchant Malhotra et Gavankar.
«Je demeure également fier de la conversation publique sur la race et la représentation que mon documentaire a contribué à lancer», a-t-il déclaré à l’Associated Press dans un courriel. «Et j’espère enfin que cela mettra fin aux nombreux messages haineux que j’ai reçus dans différentes langues au cours des dix dernières années.»
Après des années en arrière-plan, Apu semble là pour rester
Dans un épisode diffusé en 2018, Les Simpson avaient répondu au documentaire de Kondabolu en faisant dire à Lisa Simpson qu’une chose «qui a commencé il y a des décennies et qui était applaudie et jugée inoffensive est maintenant considérée comme politiquement incorrecte... Que peut-on y faire?» La caméra se tournait ensuite vers une photo encadrée d’Apu. Le gag avait été critiqué par certains pour ne pas aborder directement la controverse.
Lors d’une entrevue accordée au New York Times en 2020, Azaria, qui n’interprétait déjà plus le personnage depuis plusieurs années, avait annoncé qu’il se retirait officiellement du rôle parce que «cela ne semblait tout simplement plus approprié».
Plus tard la même année, dans la foulée des manifestations liées à la prise de conscience raciale, Les Simpson ont annoncé qu’ils ne confieraient plus à des acteurs blancs le doublage de personnages racisés. La série a ainsi remplacé les interprètes de deux personnages noirs, Carl Carlson et le Dr Julius Hibbert, par des acteurs noirs.
Kondabolu a confirmé à l’Associated Press qu’il n’avait pas été consulté au sujet du retour d’Apu, «mais ils ne me devaient rien». Tout porte cependant à croire que le personnage est revenu pour de bon.
«Nous adorons ce personnage et voulions le faire revenir d’une manière intelligente, fidèle à l’esprit des Simpson, tout en lui permettant d’évoluer», a déclaré le producteur exécutif Matt Selman. «Nous sommes enthousiastes face à ce que Sunil apporte déjà au rôle et nous avons hâte de voir davantage d’Apu à l’avenir.»
Malgré la controverse, plusieurs Sud-Asiatiques étaient attachés à Apu
Quelques semaines après la réponse des Simpson au documentaire, l’auteur et producteur Amar Shah avait publié une série de messages sur les réseaux sociaux, puis une tribune dans le Washington Post, pour expliquer pourquoi il éprouvait surtout de l’affection envers Apu.
Pour lui, le personnage lui rappelait son propre père indien, propriétaire d’un dépanneur, ainsi que son enfance en Floride.
«Encore aujourd’hui, Apu est un personnage que je n’aurais aucun problème à montrer à mes enfants, parce qu’ils y verraient des aspects d’eux-mêmes et de leurs grands-parents», explique Shah. «Je comprends tout à fait qu’une autre personne d’origine sud-asiatique puisse avoir un point de vue différent du mien, mais cela fait partie de mon enfance. C’est mon histoire.»
Après avoir regardé le nouvel épisode, Shah n’a d’ailleurs pas remarqué de différence majeure dans l’interprétation de Malhotra.
«Évidemment, la voix, le timbre et la texture sont différents. Mais le personnage reste le même, avec toute son humanité sincère», dit-il. «Je pense que si ce changement avait été effectué plus tôt, cela aurait été beaucoup mieux.»
Dans un contexte de hausse des actes haineux, le retour d’Apu est bien accueilli
La résurrection d’Apu survient alors que les actes de haine visant les communautés sud-asiatiques et indiennes sont en hausse. Des groupes de recherche comme Stop AAPI Hate ont constaté une augmentation des insultes racistes et des menaces en ligne visant ces communautés au cours des dernières années.
Récemment, Bo French, candidat républicain à la Commission des chemins de fer du Texas, a publié la photo d’étudiants sud-asiatiques de l’Université du Texas encourageant leur équipe de football et les a décrits comme «un problème». La semaine dernière encore, un homme a été accusé d’avoir planifié une fusillade de masse dans un temple hindou près de Chicago.
Dans ce contexte, Shah estime que la prudence dont la série a fait preuve pour réintroduire le personnage est bienvenue.
«C’est formidable de voir que la série a évolué avec son époque, surtout compte tenu de la discrimination et du ciblage récent des Sud-Asiatiques et des Américains d’origine indienne. On remet en question notre patriotisme, notre identité américaine et même notre intérêt pour le football universitaire», souligne-t-il.
Le retour d’Apu coïncide également avec une représentation beaucoup plus importante des Sud-Asiatiques dans la culture populaire et la vie publique, grâce notamment à des personnalités comme l’actrice et créatrice Mindy Kaling, le maire de New York Zohran Mamdani ou encore l’ancienne vice-présidente Kamala Harris.
Selon Shilpa Davé, professeure agrégée en études médiatiques à l’Université de Virginie, lorsque Apu est apparu pour la première fois, il figurait parmi les rares représentations récurrentes de personnes sud-asiatiques à la télévision.
Aujourd’hui, explique-t-elle, «les Sud-Asiatiques font partie intégrante du paysage culturel, de Bridgerton à Never Have I Ever, et il existe désormais une multitude de formes de représentation différentes».
La journaliste de l’Associated Press Mallika Sen a contribué à ce reportage.
Par Terry Tang et Deepti Hajela, Associated Press.